Explication de texte

A peine Schlomo s'était-il glissé quelques secondes dans sa chambre et abandonné tout habillé aux joies simples du sommeil de plomb, que Masha Cohen entra derrière lui. Réveillé tout d'un coup, ivre encore au point d'avoir les yeux presque noirs et pleurant du vin, Schlomo vit sa mère infiniment multipliée s'amasser autour de son lit, passant d'un côté à l'autre sans interruption.

- Tu es blessé mon fils Simone m'a dit ! cria Masha, sa voix suggérant la limite de l'évanouissement. Je t'attendais tranquillement dans ma chambre en discutant d'Aristote. Oy ! Montre-moi où...

Elle portait dans ses bras et éparpillait tout autour du lit une vaste pharmacopée exotique et mystérieuse.

- Gah... fit Schlomo.

- Eh ! Tu es... saoul ! ajouta-t-elle stupéfaite. Toi ! Un bon juif qui devrait craindre le Tout-Puissant ! Oy ! Si...

- Ah...

Ce simple mot se termina en souffle infime car Schlomo s'était endormi de nouveau sans plus de cérémonies. Dans ses rêves - se déroulant dans un pays sous-marin aux couleurs sombres -, sa mère récriminante apparut comme une licorne majestueuse, enfermée dans une grotte plus ou moins immatérielle, et qu'il voyait de temps en temps sans y prêter attention alors qu'il se concentrait sur la façon de verser un liquide bizarre dans ce milieu aquatique.

Trois heures à peine après cela, Masha était encore près de lui, dévouée et anxieuse, articulant silencieusement de rares syllabes, quand le sergent Fabenois et Alfred Porqueroy firent à leur tour une entrée fracassante. Leur excitation établissait un nouveau record de la discipline.

- Schlomo ! Réveillez-vous ! hurla le gendarme.

- C'est une catastrophe ! cria le vigneron sans retenue.

Schlomo de fait ouvrit les yeux, sans enthousiasme marqué.

- Bon sang monsieur Schlomo vous aviez raison ! Il a avoué ! Nous avons prévenu tous les vignobles...

- Tous ! confirma l'homme de l'art par un cri rauque tout en s'arrachant une touffe de cheveux.

- Et ils ont testé leurs tonneaux à l'oxyde de magnésium. La moitié des propriétés sont contaminées !

- La moitié ! rugit Porqueroy levant les bras au ciel, car la sienne bien sûr faisait partie des victimes.

- Pour les détruire toutes, il dit qu'il lui aurait suffit de deux jours !

- Deux ! vociféra le viticulteur en se roulant par terre.

- Nous repartons le faire parler ! Vous avez sauvé la Bourgogne !

Ils s'en allèrent sans fermer la porte.

- Malpolis ! murmura Masha. Goyim !

Schlomo replongea dans les limbes aussitôt. De nouveau, ses rêves furent liquides, rouges et liquides seulement, sans autre caractère. Cette fois on le laissa reposer à son aise.

Il se réveilla beaucoup plus tard. Il était poisseux. Il essaya vainement d'essuyer son front suant le bourgogne grand cru. Sous la douche il vit l'eau se mêler de vin sans jamais en assécher la source. Il fit de ses serviettes de splendides compositions avant-gardistes, avant de les jeter, dégoûté. Toujours faible et peu assuré dans sa démarche, il préféra se recoucher et prendre son petit déjeuner au lit. Les autres habitants de la maison eurent la décence de le laisser cinq minutes en tête à tête avec sa tasse de thé. Puis sans prévenir ils envahirent la chambre et se serrèrent autour de son lit. Il y avait encore Fabenois et Alfred Porqueroy.

- Oy ! Mon fils ! Je suis fière de toi, dit Masha. Raconte-nous mon fils, comment as-tu trouvé le coupable ? Je sais que tu es modeste et que tu n'aimes pas te mettre en avant, mais tous tes amis aimeraient tant le savoir. Pour moi, tu sais que je n'ai pas besoin de cela pour deviner.

- Oui, dites-nous monsieur Schlomo, ajouta Fabenois, apparemment un peu calmé et pas peu fier de sa promotion au grade de commissaire dont il arborait déjà tous les insignes. Nous avons besoin de votre témoignage !

- Nou... je vais tout vous dire, dit calmement Schlomo.

Avec son imperturbable flegme, il déposa doucement sa tasse sur la table de chevet, et entreprit de joindre ses mains sur sa poitrine, les bouts des doigts en contact. Mais comme, ancien d'Oxford ou pas, il était encore passablement bourré, il lâcha la tasse dix centimètres devant la table, causant sa chute et sa destruction. Il ne jeta qu'un coup d'\oeil inerte vers sa main droite ouverte. Les spectateurs retenaient leur souffle.

- Alors ! laissa échapper Dieudonné, interprétant l'attente générale.

- Well... C'était, dès le début, une sale affaire. Je l'avais dit.

- Affirmatif ! opina fermement Fabenois. J'y étais. Absolument.

- Nou... Une sale affaire... J'errai longuement dans l'ombre, ne recevant nulle lumière, comme perdu dans un monde où les sensations n'existeraient pas, une ultime émanation impure des dix séfiroth originelles. J'étais comme drogué et sans volonté propre. Je ne pouvais échapper à une toile d'araignée que je ne discernais même pas. Oui, le salut me semblait être impossible, et je ne le savais pas. Et pourtant je fus sauvé. Masha arriva et mes yeux s'ouvrirent. Le thé coula et la vérité fut un fleuve impétueux et incontrôlable. Voila ce qui fut, en Vérité.

- Euh... et plus précisément ?

- Hum ?

- Oui, comment avez-vous détecté le complot ?

- Ah... Nou... Ce ne fut pas bien difficile, une fois compris cette évidence, le jour où Masha arriva et alors que je fuyais au milieu des champs, que quelque chose n'allait pas, que l'harmonie des combinaisons de lettres avait été dangereusement perturbée. Personne n'agissait plus depuis le meurtre comme il l'aurait dû. Tous les bourbakistes abandonnaient l'Art Sublime pour courir à la chasse aux indices. Ca n'était pas naturel, non, mais bien diabolique.

- Enfin, pas tous ! dit fermement André Weil en foudroyant Cartan du regard.

- C'est vrai... Un seul résistait. Pourquoi ? Il n'y avait pas de raison. Cela aussi était étrange. Et plus je pensai, devenu libre, plus je vis que de nombreux indices prouvaient qu'une mystérieuse influence néfaste étendait son emprise sur nous. Ainsi, ma mère Masha arrivant au mépris des limites humaines en matière de transports, n'était-ce pas comme une hallucination collective ? Ainsi aussi, ma mère Masha n'observant pas que cette maison était goy, que la nourriture quotidienne foulait aux pieds les règles les plus sacrées des traités alimentaires de la Guemarah ? Egalement concluant, le comportement absolument normal de l'inspecteur Borel, buveur d'eau, au milieu de tant d'irrationnalité dont même Alfred Porqueroy était l'exemple. Je vis là un effet, j'entrepris d'en chercher la cause.

Il s'interrompit pour avaler une gorgée de thé. Ne trouvant pas la tasse, il secoua la tête et reprit son discours.

- So... Nou... Quelle pouvait être cette cause ? Je la vis facilement. J'observai d'abord que l'homme assassiné était vigneron, que toute cette sale affaire avait un goût de vin prononcé. On le sent encore d'ici. Enfin, j'observai que c'est quand je recommençai à boire du thé, sous l'influence de Masha, que je distinguai finalement les fils de cette toile qui nous enserrait. Jusqu'alors nous ne buvions que du vin. Et alors encore, les autres ne buvaient que du vin. Je soupçonnai alors derechef Alfred Porqueroy d'empoisonner son vin et d'avoir abattu son assistant qui l'avait découvert.

- Et pourquoi pas le contraire ? demanda Dieudonné, toujours collant pendant une conférence.

- Euh... Oui, pourquoi pas ? répondit Schlomo qui n'y avait jamais songé.

- C'était presque plus raisonnable, continua Dieudonné.

- Hum... En tout cas, c'est faux. Ne m'interrompez pas. Ce furent donc mes premiers soupçons. Mais une remarque fatidique me rappela le second crime que j'avais oublié et qui ne cadrait pas avec cette hypothèse hâtive.

- Bon sang ! dit Fabenois, j'avais oublié celui-là !

- Moi aussi... Enfin, à l'époque. Derniers effets négatifs du vin sans doute. J'allai me coucher ce soir-là de fort méchante humeur. Pour me calmer, je lus Stefan Banach. Vous connaissez tous sans doute le théorème de Hahn-Banach, selon lequel une forme linéaire continue peut toujours être prolongée depuis un sous-espace sans augmenter sa norme ? Je m'y plongeai, fort intéressé. Je ne pensais pas y trouver la réponse à mes problèmes. Mais c'était pourtant ça que j'y trouvai. Car le lendemain ma mère me confirma que le mot important était : $\scriptstyle<\hspace{-3pt}<$ prolongement $\scriptstyle>\hspace{-3pt}>$. Mes premières déductions n'étaient pas forcément fausses, mais les conclusions seulement hâtives. Encore à cause du vin je pense. Dès lors je poussai hardiment mon raisonnement à son terme logique inéluctable. En passant, je réglai l'affaire du relieur. Elle n'avait rien à voir, bien sûr.

- Quoi !

- Oui, quelques calculs probabilistes élémentaires me firent bien voir qu'aucune chance raisonnable n'existait que quiconque eût su mon rendez-vous avec cet homme. Il était plus probable que j'eusse appelé sans le savoir un homme destiné à être tué le lendemain. Cela arrive.

- Mais par qui alors a-t-il été tué ? demanda Fabenois.

- Oh, son frère, sa femme, son père, ou sa s\oeur, qui sais-je encore... Vérifiez leurs alibis, c'est clair, c'est un proche. Mais laissons-là ces choses. Donc je disculpai sur le champ Alfred Porqueroy. Bien, mais alors ? Je suspectai toujours évidemment le vin d'être traître. J'en avais envoyé un échantillon à Paris. Jacques Duclos me répondit seulement : $\scriptstyle<\hspace{-3pt}<$ Banane $\scriptstyle>\hspace{-3pt}>$. Je ne saisis pas alors le sens de ce mot. Et pourtant, résolument, je posai que ce vin étrange avait été trituré par un individu suspect. Je reconstituai rapidement son plan : un ambitieux, fourbe, sans scrupule, décidant de contrôler le vignoble bourguignon, ou le Monde, ou les deux, en commençant par le premier. Peut-être un agent des Girondins...

- A mort ! hurla Porqueroy se dressant de toute sa hauteur, un couteau au bout de son bras tendu.

- Nou, du calme, voyons... Pendant qu'il empoisonnait les caves de Porqueroy, le malheureux Robert l'avait surpris, et avait été sa victime. Cette hypothèse, prolongement parfaitement naturel de l'hypothèse précédente, collait avec tous les faits connus. Il était alors facile de deviner que l'homme en question poursuivrait sa sinistre besogne, de cave en cave. Il suffisait de l'attraper, et pour cela de lui tendre un piège.

- Ah... laissa échapper Porqueroy.

- Pour mettre en \oeuvre cette idée simple et élégante, j'avais besoin des bourbakistes. Pour les ramener à la réalité et par ailleurs prouver qu'ils étaient bien sous une influence hallucinogène, j'eus recours à une ruse kabbalistique. Masha prononça de subtiles combinaisons de lettres dans sa chambre, et le vin coula des murs. Je le recueillis, et l'échangeai avec celui prévu pour le repas du soir. L'effet fut mémorable. Le lendemain, à la SVB, où j'étais pour déterminer où frapperait l'homme, je décelai une odeur étrange sur une carte des vignobles bourguignons. Un quidam, sur qui je l'avais également décelée, m'avait dit que c'était de l'essence de banane. Je devinai tout alors. $\scriptstyle<\hspace{-3pt}<$ Banane $\scriptstyle>\hspace{-3pt}>$, le message de Duclos. C'était là le médium par le biais duquel le criminel voulait contaminer le vin. Une encyclopédie me le confirma, en m'apprenant les effets terribles de ce liquide venimeux. L'homme était aussi passé à la SVB pour voir les cartes. Et sur celles-ci, l'endroit où il avait posé le doigt était le plus marqué par l'odeur. C'était aussi exactement l'endroit situé dans le prolongement (toujours le prolongement !) d'un segment rejoignant la propriété d'Alfred Porqueroy à la maison du relieur... Le plus drôle est que je soupçonnai un instant ce quidam salutaire ! Mais... mais, où es-tu, Masha ?

Masha Cohen avait disparu. On la chercha partout, mais elle n'était pas dans la maison. Simone Weil qui l'avait vue en dernier ne put fournir aucune explication.

- Euh... tu as pris des notes ? demanda Dieudonné troublé à Cartan. Je n'ai pas tout suivi...

Trois heures après, Masha appela Schlomo. Depuis Londres. Sans aucunement mentionner son séjour bourguignon, elle s'enquit de la santé de son fils, demanda quand il pensait rentrer, et raconta en détails la Bar-Mitzvah du neveu de Mme Goldenberg qui avait eu lieu la veille. Schlomo, qui ne devait dessaouler que trois jours après, répondit avec détachement, la voix claire et magnifiquement indifférente.

Ce soir là on battit dans la maison de Chançay un record de consommation de vin de Bourgogne (intact) et simultanément celui du nombre de lemmes techniques trivialisés.

Seule une question de terminologie bloquait encore Bourbaki et l'empêchait de déclarer clos le premier congrès et le premier chapitre de $\scriptstyle<\hspace{-3pt}<$ Espaces Vectoriels Topologiques $\scriptstyle>\hspace{-3pt}>$. André Weil résuma la situation :

- Bon. Cet ensemble est un fermé, convexe, équilibré, absorbant. C'est donc un... un...

- Un..., murmura Cartan les sourcils froncés.

- Pfui... lança Delsarte.

- Je passe mon tour, déclara Chevalley.

- Un quasi-voisinage bornologique (à gauche), proposa Dieudonné, grand amateur de constructions tordues à tiroirs et qui n'en était pas à son coup d'essai.

- Non ! Idiot !

- Nou... si vous voulez mon avis, je dirai que cet ensemble est un tonneau, glissa Schlomo au milieu de ses propres vapeurs alcooliques.

- Oui !

- Bon sang mais c'est bien sûr ! tonna André Weil enthousiaste.

Et depuis ce jour, le lecteur qui ouvrira $\scriptstyle<\hspace{-3pt}<$ Espaces Vectoriels Topolo-giques $\scriptstyle>\hspace{-3pt}>$ de Nicolas Bourbaki y verra imprimée cette définition, vestige émouvant de la terrible affaire de la banane dans le bourgogne et du triomphe final de Schlomo Cohen.

Gerard Eguether 2006-04-03